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L’être humain a toujours été captivé par les papillons.

Que ce soit en raison des motifs de leurs ailes aux couleurs vives et lustrées, de l’apparente légèreté avec laquelle ils volettent et pratiquent la chute libre dans le ciel, ou de la métamorphose de la chrysalide qui donne lieu à tant de métaphores de l’espoir, de la résurrection et de la transformation, ils produisent sur nous un effet que nous n’observons pas chez les autres insectes.

Notre amour pour ces créatures s’est souvent exprimé par le désir de les posséder, même si cela met fin à leur vie en plein vol. Cela fait des siècles que les humains attrapent et tuent les papillons pour les collectionner : ce sont peut-être les « animaux les plus commercialisés sur la planète. »

Pour de nombreux collectionneurs, le « joyau de la couronne » est le papillon de la Reine Alexandra, l’Ornithoptera alexandrae, le plus grand que l’on connaisse dans le monde. Son commerce est illégal, mais les braconniers peuvent empocher 10 000 USD au marché noir pour un seul spécimen : il est relativement facile de les faire passer en contrebande, car les rayons X des ports internationaux ne les détectent pas. L’envergure des femelles de cette espèce, qui sont marron avec des motifs jaunes, peut atteindre presque 30 centimètres. Les mâles sont plus petits, mais plus resplendissants, avec leurs ailes d’un noir mat qui présentent des rayures iridescentes vertes, jaunes et bleues.

Bien connu des clans autochtones de Papouasie-Nouvelle-Guinée depuis des dizaines de milliers d’années, ce papillon a été « découvert » par la science occidentale en 1906. C’est le naturaliste londonien Albert Stewart Meek, en mission pour capturer de nouvelles espèces, qui repéra un énorme papillon inconnu volant haut dans la canopée, quelque part sur la plaine de Popondetta située aujourd’hui dans la province d’Oro. Il leva son fusil et tira vers le ciel.

Maintenant, la province d’Oro est fière d’afficher la silhouette du papillon de la Reine Alexandra sur son drapeau et, au marché de Popondetta, la capitale de la province, on peut acheter un T-shirt orné de l’image de cet insecte. Mais pour voir de vos yeux le papillon, il vous faudra rouler longtemps pour sortir de la ville, passer à côté de tas d’ordures qui brûlent, de clôtures de barbelés et de centaines de rangées de palmiers à huile qui remplacent désormais l’habitat naturel de cet animal.

L’aire de répartition connue de ce papillon ne représente maintenant que 140 kilomètres carrés, presque exclusivement en forêt tropicale humide primaire. Il dépend précisément de plusieurs espèces apparentées d’Aristolochia dont les lianes grimpent à travers le sous-bois, et constituent le seul aliment consommé par ses chenilles et le seul site où il pond ses œufs.

« C’est leur nourriture, et aussi l’endroit où ils vivent », déclare Elton Nukara, qui habite le village de Dareki dans la province. Ce village est situé sur le plateau de Managalas, qui est l’un des deux derniers bastions de l’espèce et le site de la nouvelle zone de conservation, la Managalas Conservation Area (MCA). Cette zone gigantesque a été créée à la suite d’un processus qui a duré 30 ans sous la houlette d’une ONG locale Partners with Melanesians (PWM) et grâce à un financement de la Rainforest Foundation Norway (RFN). 

Elton Nukara montre la liane sur laquelle l’ornithoptère de la reine Alexandra pond ses œufs. Photo : Monica Evans / CIFOR-ICRAF.

La vingtaine, mince et musclé, Nukara a récemment remplacé son père qui s’occupait d’un des « élevages de papillons » du plateau. Le projet vise à permettre à l’espèce de proliférer en capturant chenilles et chrysalides pour les mettre dans une volière ombragée, à l’abri des oiseaux et des araignées grâce à une « moustiquaire » verte, jusqu’à leur transformation en papillons qui seront ensuite libérés dans la forêt. 

Si le but de ces travaux est bien intentionné, la recherche encore balbutiante sur le cycle de vie de cette espèce ne permet pas de savoir si cette stratégie de conservation est véritablement efficace. Et l’éclosion des papillons en confinement pourrait en faire des cibles encore plus faciles pour les braconniers : la contrebande existe toujours et Managalas en reste l’origine la plus probable. Par ailleurs, certains spécialistes de la conservation préconisent d’assouplir la protection du commerce des papillons et d’encourager la création d’élevages à des fins commerciales, car cela serait susceptible de motiver la population locale à préserver leur habitat tout en offrant des moyens de subsistance viables.

Elton Nukara devant la volière à papillons. Photo : Monica Evans / CIFOR-ICRAF.
Deux Ornithoptera priamus en train de s’accoupler. Photo : Danumurthi Mahendra / CIFOR-ICRAF.

Dans une petite clairière à l’orée de la forêt tropicale humide et à environ 10 minutes de marche du village, de l’autre côté de la crique en passant par une bananeraie et un champ de manioc, se trouve l’élevage où Nukara nous présente certains insectes, qu’il traite avec beaucoup d’affection et de soin. Les chenilles sont les plus grandes et les plus étranges que j’aie jamais vues : d’un noir d’encre, recouvertes de longues épines écarlates, presque aussi épaisses que mon gros orteil et pouvant mesurer 12 centimètres de long. Elles ne se nourrissent que de lianes d’Aristolochia, qui sont toxiques pour de nombreux animaux qui les fuient.

Une chrysalide d’ornithoptère de la reine Alexandra. Photo : Monica Evans / CIFOR-ICRAF.
Elton Nukara montre une liane du genre Aristolochia. Photo : Monica Evans / CIFOR-ICRAF.

Nukara nous montre une liane flétrie enroulée autour d’un arbre, avec une chrysalide fixée sur une branche en hauteur. « Quand une chenille est prête à devenir chrysalide, elle descend le long de la liane en mangeant tout sur son passage », précise-t-il. « Ensuite, elle remonte et fait sa chrysalide ».

Selon sa théorie, il s’agit d’un mécanisme d’autodéfense : « Bientôt toute la liane va s’étioler comme celle-ci, et les autres animaux ne pourront donc pas y grimper pour se nourrir. C’est comme si elle remontait l’échelle après elle pour être en sécurité. » D’autres avancent que ce comportement incite la liane à produire de nouvelles tiges afin d’accueillir les générations suivantes de chenilles ; là encore, la poursuite des études scientifiques est nécessaire pour mieux comprendre le processus en jeu.

Pour résumer : le papillon a besoin de la liane, la liane a besoin de la forêt tropicale humide pour s’accrocher, la forêt tropicale humide a besoin de la protection de la population de Managalas et cette population pourrait bien aussi avoir besoin du papillon.

Le papillon de la Reine Alexandra est devenu l’emblème de la conservation, symbole de la vie animale et végétale exceptionnelle de la région et un atout pour attirer les indispensables financements des bailleurs de fonds qui ciblent la biodiversité, comme RFN et l’Union européenne (UE). La population locale espère que cet intérêt et ces investissements dans la biodiversité de la région les aideront aussi à satisfaire leurs aspirations en matière de développement, telles que des emplois, des soins de santé, des routes et des moyens pour l’éducation, de manière durable et non destructive. 

Un ornithoptère mâle de la reine Alexandra venant de sortir de sa chrysalide. Photo : Angelus Palik / Swallowtails and Birdwings: Butterfly Trust.

Il reste à trouver comment les financements peuvent favoriser à la fois la conservation et le développement dans la région. La question reste ouverte, et c’est beaucoup moins clair que le lien du papillon avec sa liane. Ces objectifs difficilement compatibles sont au cœur des travaux menés actuellement par la Managalas Conservation Foundation (MCF), l’organisme local qui gère la nouvelle zone de conservation, aux côtés du personnel du Centre de recherche forestière internationale et du Centre International de Recherche en Agroforesterie (CIFOR-ICRAF), avec le soutien de l’Union européenne. Avec des représentants des 152 clans du plateau, cette fondation est en train de rédiger le premier plan de gestion officiel de la zone.

Leur problématique : trouver des solutions afin que le territoire procure des moyens de subsistance durables tout en veillant à la conservation à long terme. Parmi les idées émises, il y a un centre de recherche sur la biodiversité (où sans aucun doute le papillon de la Reine Alexandra sera mis à l’honneur), parallèlement à des initiatives d’écotourisme comme l’observation des oiseaux et des papillons, la randonnée et les cultures durables, telles que celles du café, du cacao et du bois. C’est maintenant que vient le test grandeur nature : il faut mettre ces idées en pratique et observer laquelle prend son envol.

 


Pour plus d’informations sur ce projet, veuillez contacter  William Unsworth (CIFOR-ICRAF): [email protected]